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2015-11-14 19:24:04

Vendredi 13

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Vendredi 13. Je limite toujours autant que possible mes sorties ce jour là. Je me dis que les jours normaux j’ai déjà tendance à être un boulet, ça n’est pas pour tenter le diable. El Banjo est parti se faire opérer des dents de sagesse, je l’attends, anxieuse. Ca dure plus longtemps que prévu, mais il finit par rentrer la joue gonflée, le regard fatigué, en tenant un bloc de glace contre sa joue.

Je le regarde avec tendresse, je le chouchoute un peu, mais j’ai du travail en retard et j’ai du pain sur la planche ce soir et ce week-end.

Je me dis qu’avant d’entamer ma mission, je vais faire un petit tour sur Twitter, voir ce qui agite les Twittos ce soir. 1 Tweet. 2 Tweets. 100 Tweets. 1000 Tweets. Autant de gens tristes, autant de gens sur place, autant de familles qui cherchent un des leurs, autant d’infos contradictoires, autant d’incompréhension. Twitter va tellement vite pour relayer les évènements que je n’ai même pas le temps de tout retweeter pour informer éventuellement ceux qui n’ont pas encore été mis au courant. Mon téléphone commence à buzzer : mes parents et amis me disent de rester enfermée chez moi.

Je suis pendue à mon fil d’info, comme hypnotisée. Ils parlent du Petit Cambodge, ce restaurant que je ne connais que parce que ma copine Manue me l’a vivement recommandé. Je regarde rapidement mes snaps, et je vois que Manue a décidé de se faire une soirée à regarder des Disney parce qu’elle avait mal à la jambe. OUF. Je lui envoie quand même un petit SMS pour être sûre. Oh et puis à mes amis qui habitent à 20 mètres. C’est bon. Ils sont choqués mais à l’abri chez eux. Quelle nuit j’aurais passée si ils ne m’avaient pas répondu à ce SMS.

Les gens qu’on aime, comme ça, d’un seul coup, on a l’impression que notre sang est lourd comme du plomb. Ca s’appelle la peur.

Apparemment il se passe quelque chose au bataclan. L’horreur. Un endroit fermé. Pris au piège, assassinés au hasard, au cours d’un premier restau en amoureux, d’une marche pour rentrer chez soi après une semaine chargée, d’un concert entre potes pour « kiffer d’la zik ».

Lire des tweets d’une personne blessée au premier étage. Cette personne qui devient instantanément l’un des miens. Cette personne pour qui j’ai arrêté un temps de respirer, à la recherche imaginaire d’une issue de secour dans une salle où je n’ai jamais mis les pieds. Quelques heures après je lis qu’il s’en est tiré. OUF. Voir des vidéos des tirs, des corps au sol… cette vision apocalyptique qui à chaque seconde me fait me sentir plus impuissante. Ca va trop vite. Ils sont trop jeunes. Ca n’a pas de sens. C’est surtout ça.

Vers trois heures du matin j’entends ses pas dans l’escalier, sa porte qui claque, et son pas lourd sur son parquet grinçant. Pour la première fois depuis que l’on habite ici, les pas du voisin ont quelque chose de rassurant. Il ne lui est rien arrivé. On ne peut pas dire qu’on l’aime des masses, le voisin du dessus, mais hier soir je voulais bien entendre ses bruits. Il s’est mis à chanter, puis a mis sa télé à fond pour regarder les infos, puis il est aller se coucher. Il allait bien.

Des civils dans la rue, au restau ou au concert d’un groupe n’étant même pas politisé… Ca pourrait être toi, ça pourrait être moi, ça pourrait être mes amis, ça pourrait être ma famille. On revit le 7 janvier en pire. Comme une petite voix qui nous dit « Mais nous n’avons jamais prétendu que nous nous arrêterions après Charlie ». Et c’est vrai.

On le sait qu’ils sont là, ces soldats d’une « cause » que nous ne comprendrons jamais, on le sait qu’ils attendent que nous baissions un peu nos gardes, pour nous frapper à chaque fois un peu plus fort.

Comme une compétition d’optimisation de la médiatisation de leur acte, et la volonté de fournir le plus d’images choc possible pour marquer et traumatiser les esprits. A croire que même les terroristes ont envie d’une fin hollywoodienne.

Aujourd’hui, on reste enfermés chez nous, on attend de savoir si c’est fini. Le Banjo en a oublié ses dents de sagesse et avale sa soupe bio froide sans grande conviction. On reste éloignés des fenêtres. Je me demande comment mon père a expliqué ça à mon petit frère.

Je me demande pourquoi les gens attendent que ce soit « fini ». De toute évidence, même si c’est « fini » ça sera fini « POUR CETTE FOIS ».

Le message est limpide, plus personne n’est en sécurité nulle part, indépendamment de leur âge, leur couleur, leur religion, leur nationalité.  Et le post-scriptum est clair « On est là, on est prêts, et on peut agir n’importe où et n’importe quand. »

Et j’ai bien peur qu’il y ait surenchère à chaque fois.

Est-ce à cela que vont ressembler nos vies maintenant ? Quelques joies vite effacées par d’inoubliables chagrins ? Hésiter à aller voir un film, boire un verre ou aller travailler ?

Prenez soin de vous.

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